lundi 3 septembre 2012

Septembre ...

A sa manière, - du point de vue du jardinier - septembre est un mois béni et excellent; non seulement parce que c'est le mois des asters d'automne et des chrysanthèmes d'Inde, non seulement à cause de vous, dahlias lourds et écrasants : sachez, gens incrédules, que septembre est le mois d'élection de tout ce qui fleurit pour la seconde fois, c'est le mois de la seconde floraison, le mois du cep mûrissant. Tout cela, ce sont les privilèges mystérieux du mois de septembre, pleins d'une signification profonde. Pardessus tout cela, septembre est le mois où la terre s'ouvre de nouveau, de sorte que nous pouvons de nouveau planter. Il faut maintenant mettre en terre tout ce qui doit être planté pour le printemps, ce qui nous fournit à nous, jardiniers, l'occasion de courir chez les marchands, pour regarder leurs cultures et choisir des trésors pour le printemps prochain, et à moi de m'arrêter dans ma ronde autour de l'année auprès de ces spécialistes afin de leur payer mon tribut.

Le jardinier en gros est d'ordinaire un homme qui ne boit pas et qui ne fume pas, bref, un homme vertueux; il n'est connu dans l'histoire ni par de grands crimes, ni par de hauts faits politiques ou militaires; il a coutume d'éterniser son nom par la création d'une nouvelle espèce de rose, de dahlia ou encore de pomme; cette gloire -- anonyme le plus Souvent ou attribuée à un autre nom -- lui suffit. Par un étrange caprice de la nature c'est, d'habitude, un homme corpulent et fort, peut-être afin de créer un contraste bien venu avec le frêle et joli filigrane des fleurs; ou bien c'est que la nature l'a créé à l'image de Cybèle, pour figurer d'une façon sensible sa généreuse paternité. En effet, lors¬qu'il enfonce le doigt dans ses pots de fleurs, c'est presque comme s'il donnait le sein à des nourrissons. Il méprise les dessinateurs de jardins qui de leur côté le traitent de « jardinier de trognons de choux ». Sachez qu'il ne considère pas le jardinage comme un commerce, mais comme un art et une science; quand il dit d'un concurrent qu'il est bon commerçant, l'autre en est écrasé. On ne va pas chez lui comme on va chez un chemisier ou un quincaillier pour dire ce qu'on veut, payer et s'en aller. On va chez lui pour parler, lui demander le nom de ceci et de cela et lui dire que l'hutchinsia qu'on lui a achetée l'année précédente se porte à merveille, se plaindre de ce que les mertensies ont beaucoup souffert cette année et le supplier de montrer ce qu'il a de nouveau. Il faut d'abord discuter avec lui la question de savoir lequel vaut mieux du « Rudolf Goethe)) ou du « Emma Bedau » (ce sont des asters) et s'il convient de donner à la Gentiana Clusii de la glaise ou de la tourbe.

Après tous ces propos et bien d'autres, on choisit un nouvel Alyssum (bon Dieu, où vais-je le mettre?) et un petit pot sur le contenu duquel on ne peut se mettre d'accord avec le propriétaire, et, avant passé ainsi quelques heures dans une société instructive, on paye à cet homme qui n'est pas un commerçant cinq à six couronnes, et c'est tout. Et pourtant un vrai jardinier en gros aime mieux avoir affaire à vous, tourmenteur, qu'à tous ces grands messieurs qui arrivent en auto, puant l'essence, et qui lui commandent une soixantaine de plantes « des meilleures et de première qualité, n'est-ce pas? Chacun de ces jardiniers se vante que la terre de son jardin est très mauvaise, qu'il ne la fume ni ne l'arrose ni ne la recouvre pour l'hiver: il veut évidemment faire entendre par là que les fleurs ne poussent aussi bien que par inclination pour lui. Et il y a là quelque chose de vrai : dans le jardinage il faut avoir de la chance ou une espèce de grâce supérieure. Un vrai jardinier peut piquer en terre un morceau de feuille, et il en sortira une fleur. Tandis que nous, profanes, nous nous éreintons avec les semis, nous arrosons les plantes, nous soufflons sur elles, nous les gavons avec de la farine de nourrissons et, à la fin des fins, elles se fanent et périssent. Je pense qu'il y â là dedans des sortes d'incantations, de même que dans la chasse et la médecine.

Créer une variété nouvelle, voilà le rêve secret de tout jardinier  passionné. Mon cher, si je pouvais faire venir un myosotis jaune ou un pavot d'un bleu de myosotis... Que dites-vous? Que le pavot rouge est beaucoup plus joli? Ça n'a pas d'importance, mais on n'a pas encore vu de pavot bleu de myosotis. Et puis, savez-vous, on est un peu chauvin, même en matière de fleurs; si une rose tchèque l'emportait dans le monde entier sur une « Indépendance Day » américaine ou sur une « Madame Herriot » française, nous nous gonflerions d'orgueil et éclaterions d'allégresse.

Je vais vous donner un conseil d'ami : si vous avez dans votre jardin un coin de talus ou une terrasse, fabriquez-vous un rocher. D'abord un rocher, c'est très joli, lorsqu'il est recouvert de tapis de saxifrages et d'autres fleurs alpestres éclatantes de beauté; en second lieu, la construction du rocher, en elle-même, est une œuvre remarquable et attachante. Un homme qui construit un rocher s'imagine être un Cyclope qui, avec la force d'un phénomène naturel entasse blocs sur blocs, créant sommets et vallées, transporte les montagnes et dresse des pics rocheux. Lorsque enfin, courbé en deux, il a fini son œuvre gigantesque, il s'aperçoit que cela ressemble à tout autre chose qu'à la romantique chaîne de montagnes qu'il s'était représentée; que sa création rappelle plutôt un tas de détritus et de cailloux. 


Dessin Josef Čapek
Ne vous en faites pas dans un an ce tas de cailloux deviendra la plus belle des plates-bandes, tout étincelant qu'il sera de menues fleurs et couvert des plus jolis tapis. Et votre joie sera grande. Ecoutez-moi construisez-vous un crocher.

Il n'y a plus moyen de le nier : c'est l'automne Vous le reconnaîtrez à ce fait que fleurisses les asters et les chrysanthèmes d'automne - toutes ces plantes fleurissent avec une vigueur et une abondance extraordinaires; elles ne f on pas beaucoup de façons; une fleur n'est qu'une fleur …  mais en revanche, il y en a. Croyez-ma cet épanouissement de l'âge mûr est plus puissant et plus passionné que toutes les affèteries inquiètes et fugitives du printemps nouveau-né. Il y a en lui la raison et la logique de l'homme mûr : puisqu'il faut croître, croissons sérieuse ment et ayons beaucoup de miel pour que viennent les abeilles. Est-ce que cela compte, une feuille qui tombe sur cette riche floraison d'automne? Ne voyez-vous donc pas que la fatigue n’existe pas?

(Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929)

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