mercredi 2 mai 2012

Mai ...


Quelle misère on a pour se procurer des fleurs! En mars, le commerçant, d'ordinaire, n'exécute pas votre commande parce qu'il gèle, par exemple, et que les semis n'ont pas encore levé; en avril, il ne l'exécute pas non plus, parce qu'il en a trop; et en mai, il ne vous l'exécute pas davantage, parce qu'il a presque tout vendu. « Il n'y a plus de primevères, mais si vous voulez je vous donnerai à la place des cierges de Notre-Dame, ils font aussi des fleurs Jaunes. »
Cependant, quelquefois, il arrive que le facteur vous apporte un panier contenant les plants commandés. Victoire! J'ai justement besoin, pour cette plate-bande, d'une plante très haute au milieu des aconits; je vais y mettre un origan; le plant que j'ai reçu est, à vrai dire, bien petit, mais ça va pousser en un clin d'œil.
 Un mois passe et le plant ne veut rien savoir pour grandir, cela ressemble à une herbe basse... si ce n'est pas un origan, on dirait que c'est un dianthus. Il nous faut l'arroser abondamment, pour qu'il pousse: et... tiens, ça fait des fleurs roses...
-Voyez, dit le jardinier à un visiteur entendu, en le montrant du doigt, c'est un petit origan, hein?
-Vous voulez dire un dianthus, corrige le visiteur.
-Bien entendu, un dianthus, -dit Je propriétaire aussitôt ma langue a fourché. Je me disais justement qu'au milieu de ces plantes de haute taille, un origan irait mieux. Vous ne croyez pas ? »
 N'importe quel manuel de jardinage vous dira que « le mieux, c'est de se procurer des plants en faisant soi-même les semis ». Mais il ne vous dira pas qu'en ce qui concerne les semences, la nature a ses habitudes propres. C'est une loi naturelle qu'aucune de vos graines ne germe ou bien que toutes lèvent à ]a fois. On se dit: « Ici quelque chardon décoratif, comme un cirsium ou un onopordon, irait à merveille. » Et on achète un sachet de graines de chaque espèce, on les sème et on se réjouit de voir comme elles lèvent bien; quelque temps après, il faut les repiquer et le jardinier est tout épanoui à la pensée qu'il a cent soixante-dix pots contenant chacun un plant rempli de vie; il se dit que faire soi-même les semis, c'est tout de même l'idéal.
 Et maintenant, il faut planter tout cela; mais que faire de cent soixante-dix chardons ? Il en a déjà piqué partout où il y avait un pouce de terre et il lui en reste encore plus de cent trente : alors, faudra-t-il les jeter au fumier, ces plants qui ont coûté tant de peine?
-Voisin, ne voudriez-vous pas quelques plants de cirsium? C’est très décoratif, vous savez.
-Ma foi, oui, à la rigueur. Dieu merci, le voisin en a pris trente. Le voilà maintenant qui court dans son jardin, fort embarrassé pour trouver un coin où les planter.
Il y a encore un voisin en bas et un autre en face.
Dieu leur vienne en aide, lorsque pousseront ces chardons décoratifs de deux mètres de haut!

(Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929)

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