jeudi 12 décembre 2013

Les Duchêne par Ernest de Ganay, l'historien hagiographe ....

Henri et Achille Duchêne son fils – Mais tandis que les architectes de jardins continuent à composer soit des ensembles paysagers, soit des jardins mixtes suivant la formule courante, voici qu'apparaît, avec l'architecte Henri Duchêne, dans les dernières années du XIXe siècle, aux domaines fastueux appelés à revivre dans leur ancienne splendeur, le renouveau des jardins à la française du XVIIe siècle. Dès lors, c'est la restauration — la première en date des grands ensembles de l'époque « classique » — des parterres et des cascades de VAUX-LE-VICOMTE (celle-ci commencée d'ailleurs par l'architecte Laîné). Après quelques tâtonnements, où se retrouvait la trace des jardins réguliers du second Empire (mosaïculture, corbeilles en relief, vases ou groupes au cœur des pelouses, etc.), l'art s'épure, retourne à ses sources classiques, rigoureusement, et même au-delà, exagérant l'orthodoxie, puisque les parterres de broderie obéiront à une planimétrie absolue, tandis que Le Nôtre se plaisait à leur donner du relief, du « mouvement » par maint arbuste, maint végétal taillé, rythmant ses compositions, les agrémentant pour éviter la monotonie. (Il est vrai que, de son temps, les parterres étaient destinés à être vus de « l'étage noble » [premier étage], tandis que, de nos jours, ils se contemplent du rez-de-chaussée.)

Voisins

Les réussites d'Henri Duchêne, le père, auquel s'associa dès la fin du XIXe siècle, Achille Duchêne, son fils, sont multiples. Les Duchêne restaurèrent, ou plutôt rétablirent superbement les parterres de CHAMPS qui avaient été complètement effacés. Puis Achille Duchêne attacha son nom, qui restera fameux, à quantité d'autres restaurations; ou à des créations de première ligne : Le Marais, Breteuil, Maintenon, Courances, Baillon, Rosny, Saint-Georges-Motel, Condé-sur-Iton, Langeais, parmi tant d'autres, et enfin les belles créations de Voisins, en Ile-de-France et de «Lou-Sueil », au-dessus d'Eze, sur la côte d'Azur— sans compter nombre de jardins à l'étranger, dont nous n'avons pas à nous occuper ici.

Lou-Sueil

La science d'Achille Duchêne s'est toujours montrée impeccable; non seulement on ne saurait lui attribuer aucune erreur — ni de faute de goût bien entendu —, mais encore faut-il admirer ce sens si averti qu'il a témoigné de l'art du passé, que cependant il se gardait bien de copier servilement : il l'appelait seulement au service d'une restauration sans défaut. Il ne faudrait pas croire, en effet, que ce grand artiste fût un pasticheur; dans plus d'un jardin, il a su interpréter comme il convenait l'art régulier en l'adaptant au temps présent, et ses plus belles réussites, dans cet ordre, furent les aménagements si habiles de Saint-Georges-Motel (avec la rivière pittoresque qui dérive d'une pièce d'eau régulière sans qu'il y ait la moindre « rupture d'harmonie », suivant l'expression qu'employait volontiers Duchêne), et ce jardin de Mme Dupuy, à Versailles, la "Maye", où s'étend, dans une de ses parties, le plus raffiné des parterres, pelouse régulière bordée de touffes d'hortensias bleus, rythmant la surface gazonnée, sans compter les autres cantons de ce jardin de qualité, tous variés et heureusement accomplis.

Déjà, Henri Duchêne, ouvrant la voie nouvelle, celle du retour au jardin traditionnel de chez nous, était revenu à la conception des jardins de Louis XIV  "dans lesquels les végétaux ne sont pas considérés uniquement pour leur caractère individuel, mais comme matière malléable et modelable, au même titre que la pierre ou le bronze. Il dessine — édifie, peut-on dire —, modèle un parterre d'architecture avec les mêmes matériaux qu'au XVIIe siècle, dans une grande majesté d'ordonnance avec sa décoration d'arbres taillés et d'œuvres d'art. " (Gibault.)

Son fils, Achille Duchêne, dûment formé à l'école de ce dernier, ne pouvait que continuer à travailler selon ces préceptes; nous dirons même qu'il y apporta son génie propre, inscrivant sur le sol de la France le vrai visage que doivent avoir les jardins de chez nous, traditionnellement.

Il n'admettait le style paysager que sur de très grands espaces. Pour donner l'illusion d'un morceau de la nature vraie, « plus la manière est naïve, disait-il excellemment, plus on a de chance de ne pas tomber dans une parodie de la nature ». Et encore : « l'on est perdu si l'on devient savant » (dans l'art paysager). Et sa diatribe se donnait libre cours contre les lignes courbes adossées au château, les lignes de vues accentuées par des corbeilles exhaussées sur les côtés, les pelouses et les mamelons surmontés de groupes d'arbres aux essences variées, pour former « carte d'échantillons des pépiniéristes », les inévitables pièces d'eau décorées de rochers, etc. « Cette conception, concluait-il, du genre joli ne peut constituer un art. » Plus on demeure simple, et plus le parc paraîtra naturel et grand. Pas de pièce d'eau qui sente la main de l'homme. Etablir un parterre initial devant la maison (Mortefontaine); faire des allées larges grandes courbes aussi peu nombreuses que possible, et que chaque allée soit justifiée, etc. Adapter le jardin a son usage. Et sa mise en application se discerne dans celui qu'il établit a l'ancienne ambassade d'Autriche (Présidence du Conseil actuelle), rue de Varenne, disposant — du temps de l’ambassade, avant la guerre de 1914 — pour ainsi dire des « coulisses » rythmées de chaque coté de la pelouse, pour les réceptions en plein air, formant comme autant de bosquets ouverts, destines a la conversation, aux goûters, et aux orchestres. Dans la formule de l’art paysager, Duchêne a exécuté de beaux ensembles, tels que Bois-Boudran, Chambly, La Francport, Laversine, La Boissiere, Vaux-le-Pénil, etc.

Duchêne a publie un recueil ou l'on rencontre quelques-unes de ses œuvres: Jardins d'hier et d'aujourd'hui, de demain, et ce titre montre assez qu'il a ouvert la voie a un jardin régulier nouveau, d'aspect moderne; ses suggestions seront a la base de toute une école actuelle.

Puis, de nos jours, se sons distingues, hier, l'art aussi sûr qu'ingénieux de Louis Decorges, a Valesnes, a l'Orfraisière, a la Bourdaisière, a l'hôtel de Joyeuse a Amboise (restitution), etc., et, aujourd'hui, la manière raffinée des frères André et Paul Vera (Saint-Germain, Honfleur, etc.), influencée par les anciens parterres de la Renaissance; l'art bien moderne, mais puisé néanmoins aux sources classiques d'Albert Laprade, aux élégantes imaginations, d'un goût toujours très sûr; la recherche constante de lignes nouvelles de J.-C. Moreux, etc.

(Ernest de Ganay, Les jardins de France et leur décor, 1949 - (A la mémoire de mon regretté et admiré maître en jardins Achille Duchêne (1866-1947) )

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