mercredi 23 janvier 2013

Le Tulipier de Matignon ....

Il est sans doute l'un des plus vieux chênes de France. Mais les indices habituels qui servent de base pour une estimation, sont bien peu fiables quand un arbre atteint une telle structure. Les cernes ou couches de croissance annuelle sont très étroits car ils ne sont lisibles que dans la partie tout à fait périphérique et ne rendent compte que d'une vitesse de croissance terminale, c'est-à-dire extrêmement lente. La destruction de la partie centrale ne permet pas de se faire une opinion sur la vitesse de croissance dans la période de jeunesse, au cours des premiers siècles de sa vie. La dispersion totale de la matière organique du cœur élimine toute possibilité de datation fiable par le radiocarbone qui, du reste, à cette échelle, n'aurait pas une grande précision. De la mesure de son tour de taille ou de son diamètre on ne peut tirer une donnée répétitive très précise : des parties entières du tronc se sont écroulées et celles qui restent sont à ce point boursouflées qu'il est parfaitement impossible de fixer sans ambiguïté une valeur précise. On a proposé des mensurations de circonférence relevées à hauteur d'épaule qui se répartissent entre treize et quinze mètres... Il reste à établir des comparaisons avec d'autres arbres de la même espèce dont on connaît assez correctement l'âge. On peut extrapoler à partir des graphiques obtenus en tenant compte du climat ou microclimat et de la nature du terrain.C'est donc à partir d'un faisceau de données qu'une estimation d'âge peut être proposée. Compte tenu des imprécisions nombreuses, on comprend qu'une fourchette assez large doive être retenue. C'est dans la période de l'an 400 à l'an 700, laps de temps qui couvre l'immigration celte en provenance de la Bretagne insulaire, la confrontation des celtes armoricains à la Gaule romaine et enfin les relations avec les rois francs, que se situent la naissance et les premiers siècles du chêne de Tronjoly. Il n'est pas rare, et cela est encore vrai de nos jours, qu'un arbre remarquable ait été planté ou préservé en remplacement d'un arbre antérieur; ce n'est pas donc seulement l'arbre ancien qu'il faut considérer mais le site où il se trouve.

(Robert Bourdu, Histoire de France racontée par les arbres, Le chêne de Tronjoly, témoin des temps celtes, 1999)

Plan de Turgot 1734 ( Planche n° 16)
Amménagement du secteur de Matignon après la construction des Invalides  en 1683


Le jeune Platane  et le vieux Tulipier en 1997



La méthode d'Alan Mitchell est globale. Elle tient compte également de la nature des sols. Un jardin est par définition un sol perturbé. Les jardins parisiens ont des sols très perturbés, s'ajoutent des conditions climatiques bizarres liées à la présence des immeubles, de la pollution etc ... Le sol de Matignon est tout sauf un sol, c'est un simple support. Les bâtisseurs ont remblayé pour assainir, pour mettre à niveau ... Ceux qui connaissent la rue de Babylone seront peut-être surpris d’apprendre qu'il y a une différence de 4 mètres environ entre le parc de Matignon et le jardin des Missions Etrangères pourtant distant d'une cinquantaine de mètres ... Matignon a sacrément remblayé. L'impact sur les arbres n'est pas évident ... Prenons le Platane, il semble paraître 200 ans en 1997 alors qu'il n'apparait pas sur la photographie d'Atget en 1904 ... Mais ou est il allé chercher l'eau et les minéraux utiles à sa croissance ? ... A une vingtaine de mètres, un Tulipier, à croissance rapide, parait avoir 50 ans ... et ne devrait pas dépasser la trentaine d'années selon la méthode Mitchell … Mais quel âge a t-il ?

Connaître l'âge d'un arbre n'apporte pas grand chose dans le diagnostic d'un jardin ancien … il est plus important de comprendre comment le patrimoine arboré a évolué. En jardin historique si nous nous intéressons à une plantation c'est en relation avec un aménagement.

La méthode la plus fiable pour dater un arbre est constituée de plusieurs démarche :
La première démarche est de connaître la date d'introduction du végétal sur le territoire. Le Tulipier est introduit en 1663 (ce qui nous apporte rien ici). L'introduction du végétal ne correspond quasiment jamais avec son utilisation dans les jardins ... Si un jour quelqu'un vous dit que son Tulipier à 500 ans, vous avez le droit d'émettre sérieusement un doute ... Le Tulipier apparaît réellement dans les jardins et de façon régulière à la fin du 18e siècle notamment à Trianon et la Malmaison.




Ensuite, comme pour toute recherche en jardin historique, il faut confronter le terrain avec les archives iconographiques et documentaires (Plans, photographies, devis, mémoire de travaux, récits etc.). Ici le Tulipier est présent sur une photographie datée de 1904 mais il est absent du plan très fiable relevé en 1811. Nous savons que l'arbre à donc plus de cent ans et moins de 200 ans. Mine de rien, posséder ces deux informations est déjà énorme. 

Il faut ensuite s’intéresser à l'histoire du lieu.
1) Talleyrand quitte Matignon en 1811, le Tulipier n'apparait pas sur le relevé de 1811.
2) Adélaide Bourbon période 1815-1852 entreprendra des travaux importants, pourquoi ne pas planter un Tulipier ? Sachant qu'elle ne résidera jamais à Matignon ...
3) 1848-1852, Matignon est occupé par le Général Cavaignac,
plantation de Tulipier peu probable mais allez savoir … 
4) Les Galliera, période 1852-1890 entreprennent une restauration de l'hôtel et du jardin dès 1852 avec une période importante pour le jardin en 1879 et notamment la construction d'un jardin d'hiver maintenant disparu.

le Tulipier de Matignon a pu être planté entre 1815 et 1879 date des derniers travaux connus par Galliera dans l'Hôtel.

Il faut maintenant regarder à la fois l’arbre aujourd'hui in situ et sur les photographies du début du XXe siècle …. On remarque que l'arbre subit une concurrence importante et de longue date dû au robinier situé à l'arrière. Nous voyons également qu'il a subi un ravalement (toujours visible en 1997) enfin nous le savons maintenant, il est très peu poussant. Nous sommes donc en présence d’un arbre qui a subi une concurrence, un ravalement et qui essaie de pousser dans un sol qui ne lui convient pas beaucoup. En 1904 on peut (presque) affirmer qu’il a bien une bonne quarantaine d’années, ce qui correspondrait à la période de travaux de 1852 réalisés par les Galliera … 

Maintenant que Matignon est ouvert au public … regardez bien le Tulipier, ce gringalet a dans les 160 ans …  au premier abord, c’est loin d’être évident …



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