lundi 2 avril 2012

Avril ...

Avril, c'est le vrai mois béni du jardinier. Que les amoureux aillent dans les bois magnifier le mois de mai; en mai, les arbres et les plantes ne font que fleurir, tandis qu'en avril, ils poussent. Sachez que cette germination et ce bourgeonnement, ces boutons, ces bourgeons et ces germes sont la plus grande merveille de la nature et je ne vous en révélerai plus un seul mot; accroupissez-vous vous-mêmes et creusez du doigt la terre meuble, en retenant votre souffle, car votre doigt touche un germe fragile et plein de promesses. Cela ne se peut décrire, pas plus qu'un baiser et un petit nombre d'autres choses.
Mais, puisque nous en sommes à ce germe fragile, personne ne sait comment cela se fait, mais la chose suivante arrive très fréquemment quand vous mettez le pied dans une plate-bande pour en ôter une branche sèche ou pour arracher un vilain pissenlit, il n'est pas rare que vous marchiez sur un germe de lis encore enterré; vous entendez un craquement sous votre pied et vous vous raidissez d'horreur et de honte ; à ce moment-là, vous vous considérez comme un monstre sous la trace des sabots de qui l'herbe ne repousse plus. Ou bien, vous êtes en train de rafraîchir avec une infinie précaution le sol d'une plate-bande : vous pouvez être sûr que vous allez couper d'un coup de pioche un oignon en germination ou trancher avec votre bêche des germes d'anémone: et comme, saisi d'horreur, vous reculez, votre patte écrase une primevère en fleurs ou brise un jeune rameau de « pied d'alouette ». Plus grands sont les scrupules et la prudence avec lesquels vous travaillez, plus vous commettez de dégâts; il vous faudra des années d'expérience pour acquérir la sûreté mystérieuse et brutale du véritable jardinier qui met le pied n'importe où et qui cependant n'écrase rien ou, s'il écrase quelque chose, ne s'en soucie pas du tout. Ceci est une parenthèse.
Avril n'est pas seulement le mois de la germination; il est aussi le mois des plantations. Avec enthousiasme, avec un enthousiasme forcené et impatient, vous avez commandé chez les jardiniers des plants sans lesquels il vous est impossible de vivre plus longtemps; vous avez promis à tous vos amis jardiniers d'aller chez eux quérir des boutures; jamais vous n'en avez assez. Et c'est ainsi qu'un beau jour vous vous trouvez avoir chez vous quelques cent soixante-dix plants, qui demandent à être mis en terre. A ce moment, vous regardez autour de vous dans votre jardin et vous acquérez la désolante certitude que vous n'avez pas de place pour les loger 
Ainsi donc le jardinier, en avril, est un homme qui, un plant à demi desséché à la main, fait vingt fois le tour de son jardin pour chercher un coin de terre où il n'y ait encore rien de planté. « Non, ici, ça ne va pas, gronde-t-il à voix basse, c'est ici que j'ai mis ces bougres de chrysanthèmes; là, ça m'étoufferait mon phlox, et là, il y a aussi quelque plante, que le diable l'emporte. Hem, ici poussent des campanules et là, il n'y a pas de place non plus -où vais-je bien pouvoir le mettre? Ah, voyons, ici -non, il y a déjà de l'aconit; ou bien là - mais il y a aussi quelque chose. Voilà une place qui serait bonne, mais c'est tout rempli de tradeskanties et là qu'est-ce que c'est qui pousse là? Je voudrais bien le savoir. Ah, voilà une petite place; attends, ma bouture, je vais faire ton lit. Là, tu vois; et maintenant, adieu; pousse de ton mieux. » Très bien; mais deux jours après, le jardinier s'aperçoit qu'il a planté sa bouture au beau milieu des tiges écarlates de l'œnothère. 
L'homme jardinier est indubitablement un produit de la civilisation et pas du tout de l'évolution naturelle. S'il avait été produit par la nature, il serait fait tout différemment; il aurait des jambes de scarabée afin de n'être point obligé de s'asseoir à croupetons et il aurait des ailes, d'abord parce que c'est plus joli et, en second lieu, pour pouvoir s'élever au-dessus de ses plates-bandes. Quiconque n'en a pas fait l'épreuve ne peut se faire une idée de l'embarras que constituent les jambes pour un homme qui ne sait où les poser; il ne peut s'imaginer comme elles sont inutilement longues quand il faut les plier au-dessous de soi pour creuser la terre avec les doigts, et comme elles sont ridiculement courtes lorsqu'on a besoin d'atteindre l'autre côté d'une plate-bande sans écraser un tapis de pyrèthre. Ou être suspendu à une sangle et se balancer au-dessus de ses cultures, ou du moins avoir quatre mains avec, au-dessus, une tête coiffée d'une casquette et rien de plus, ou bien avoir des membres extensibles à volonté, comme un pied d'appareil photographique! Mais, étant donné que le jardinier est, extérieurement, conditionné de façon aussi imparfaite que tout le monde, il ne lui reste qu'à montrer ce dont il est capable, comme se balancer Sur la pointe d'un seul pied, s'élever dans les airs à l'instar d'une ballerine d'opéra impérial, s'écarteler en largeur sur quatre mètres, se poser aussi délicatement qu'un papillon ou un hochequeue, faire tenir son corps dans un pouce carré de terrain, se. maintenir en équilibre dans des conditions contraires à toutes les lois qui régissent les corps penchés, atteindre partout et s'écarter de tout; et, par-dessus tout cela, conserver, ce faisant, une certaine dignité pour que les gens ne se moquent pas de lui. Il va de soi qu'au premier coup d’œil vous ne voyez du jardinier autre chose que son derrière : tout le reste, tête, mains et pieds, se trouve au-dessous. 
« Je vous remercie, il y en aura bientôt une foule, les narcisses, les jacinthes, les violettes, les ombilics, les saxifrages, les arabis, les hutchinsias, les primevères et les bruyères printanière! et tout ce qui va pousser demain ou après demain... vous verrez ça. » Bien entendu, n'importe qui est capable de voir. « Mon Dieu, la jolie fleur », dira un profane, à quoi le jardinier, sur un ton légèrement offensé, répondra: « Vous voyez bien que c'est une Pétrocallis pyrenaica. » Car le jardinier a un faible pour les noms; une fleur sans nom est, pour parler à la façon de Platon, une fleur qui n'a pas « d'idée » métaphysique; bref elle n'a pas de réalité pleine et véritable. Une fleur sans nom n'est que de la mauvaise herbe; une fleur dotée d'un nom latin est en quelque sorte promue à l'état de spécialité. S'il pousse une ortie dans une de vos plates-bandes, vous lui appliquez le nom de « Urtica dioica » et vous commencez à lui attribuer de la valeur et même vous piochez le sol autour d'elle et vous le fumez avec du salpêtre du Chili. Quand vous parlez avec un jardinier, demandez-lui toujours :«Comment s'appelle cette rose ?- C'est la Burmeegter van Tholle », vous répondra le jardinier tout réjoui. «Et celle-là c'est la Mme Claire Mordier » et, ce disant, il pense que vous êtes un homme poli et bien élevé. Mais ne hasardez pas des noms vous-même; ne dites pas par exemple: « Vous avez un joli Arabis », parce que le jardinier peut se mettre à tonner contre vous: « Allons donc, vous ne voyez pas que c'est une « Schievereckia Bornmülleri »? A vrai dire, c'est presque la même chose, mais les noms sont les noms, et nous autres jardiniers, nous tenons à ce qu'on dise les noms exacts. C'est pourquoi nous n'aimons pas les enfants ni les merles, parce qu'ils nous enlèvent nos étiquettes et les mélangent, et c'est ainsi qu'il nous arrive de dire avec étonnement:« Voyons, voilà un cytise qui pousse tout à fait comme un edelweiss - c'est peut-être une variété locale; et c'est certainement un cytise, car il a à côté de lui l'étiquette que j'ai placée moi-même. »


(Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929)

jeudi 29 mars 2012

Le sublime ...

Au risque de la grandeur ...

(Baldine de Saint-Girons, Le paysage et la question du sublime, exposition, 1997)



Moi le sublime je ne m’y risque pas … d’ailleurs,  je ne suis pas seul sur ce coup là … La frontière entre le pittoresque et le sublime vous en avez entendu parler ? Je suis allé voir les chutes de la Clyde : Grandiose … je suis allé faire la promenade sublime de la Roche Guyon et face à la cascade qui ne fonctionne plus : Perplexe …  pas un perplexe qui cache une déception non ! Le vrai perplexe, celui qui dévoile une incapacité à décider … Mais, il n’y plus d’eau ! me direz-vous… ok ! Mais il y a le reste … je dirais que j'ai beaucoup aimé cette promenade sublime de la Roche Guyon, pour essayer de coller au sublime je dirais : c’est étonnant !  …  mais je suis incapable de m'expliquer pourquoi. Et ça je le sais … j’aime bien … 

mercredi 28 mars 2012

Locus terribilis ... Locus amoenus ...

Chaque homme établi sur la terre franche de notre patrie a le droit de choisir ses magistrats et ses représentants. La liberté n’a ni confesseur ni inquisiteur.
(Pascal Paoli, 1764)

Pascal Paoli par William Beeckey  (1753-1839)

Pourquoi parler de Pascal Paoli dans un blog qui ne parle Que de jardin ou presque … J’aime cette phrase, elle répond à la question « Doit-on accueillir en Corse les juifs persécutés en Italie (nous sommes en 1764)...? la réponse est magnifique... Le rapport avec le jardin ? Et bien cette phrase pourrait être la définition du jardin du 18e siècle. Un jardin affranchi de toutes les contraintes, le jardin des libres penseurs, un jardin libéré du locus terribilis et du locus amoenus … bref ! le jardin d'un homme libéré de ses confesseurs et de ses inquisiteurs .…

Le tombeau de JJ Rousseau, Ermenonville

mardi 27 mars 2012

Un aveu que tout le monde pourra lire ...

Chaque jardin sera une sorte d’autobiographie individuelle de son maitre : seul il pourra s’y retrouver entièrement, il y inscrira ses habitudes, ses tendances, ses admirations même. Son domaine ne révélera pas la raison, l’intelligence, la discipline d’une collectivité, comme les jardins d’autrefois ; il trahira l’intimité, l’âme de chacun : ce sera comme une confidence au grand jour, un aveu que tout le monde pourra lire, Au reste, on ne parle plus d’esprit mais de cœur.
(Ernest de Ganay, Les Jardins à l’anglaise en France au XVIIIe siècle, inédit)




"un aveu que tout le monde pourra lire" ??? Si seulement !! Parce que moi, je peux vous avouer que je ne trouve pas cela aussi évident … au contraire … l’homme du XVIIIe siècle et son jardin restent pour moi une énigme … Conscient de mes lacunes intellectuelles, je suis toujours sur mes gardes quand je pénètre un de ces jardins … je me protège en prenant une attitude blasée … Mouais pas mal ! Sympa la grotte ; ho! jolie la cascade …  Et paf ! Brutalement, sans prévenir, tel un crochet du gauche donné par Sugar Ray Robinson, je suis terrassé. Une émotion terrible m’envahit … la vraie, celle qu’on est incapable d’analyser … Me relevant difficilement, m'accrochant à un reste de Rocher... je bougonne avec le ton caractéristique du mauvais joueur vaincu 
"Mais qu’est-ce qu’ils avaient dans le crâne ces types du XVIIIe" ?

lundi 26 mars 2012

Arroser son jardin ...

On pourrait s’imaginer qu’il n’y a rien de plus simple que d’arroser un jardin, surtout quand on possède une lance d’arrosage. Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que la lance d’arrosage est un être tout particulièrement astucieux et dangereux, aussi longtemps qu’elle n’est pas parfaitement apprivoisée : elle se tord, fait des cabrioles, se détend soudain, répand sous elle une grande quantité d’eau pour s’enfoncer aussi voluptueusement dans le marécage qu’elle a ainsi créé ; ensuite elle se jette sur l’individu qui se propose d’arroser et s’enroule autour des jambes : il faut alors qu’il pose le pied dessus ; mais elle se dresse et lui entoure la taille et le cou. Tandis qu’il lutte avec elle comme avec un python, le monstre tourne son bec de cuivre vers le ciel et dégorge un violent jet d’eau dans les fenêtres, sur les rideaux tout frais posés. Il est nécessaire alors de la prendre par la tête et de la tendre le plus possible : l’hydre devient folle de douleur et se met à cracher non pas par la gueule, mais par l’autre bout et quelque part au milieu du corps.
La première fois, trois hommes sont indispensables pour la domestiquer tant soit peu …

(Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929)



samedi 24 mars 2012

vendredi 23 mars 2012

Hiroshi Sugimoto ...


(Hiroshi Sugimoto, Cape Breton, Nouvelle-Écosse, Canada, 1996)


Il est des jours, comme aujourd'hui, vendredi 23 mars 2012,  où regarder une photo de  Sugimoto fait du bien ... allez savoir pourquoi ...

jeudi 22 mars 2012

Dépasser l’entendement ...


J’examinai les reliefs les plus élevés du terrain et sondai sa source au plus profond, j’observai les arbres aux troncs altiers qui s’élançaient vers les cieux et leurs branches tortueuses qui balayaient le sol. Je dis : "Avec ce type de terrain, il convient non seulement de dresser des pierres pour atteindre une plus grande hauteur ; il faut encore creuser le sol pour l’approfondir, ordonner les troncs altiers ici et là, à mi-hauteur sur la montagne et incruster des rocailles parmi les méandres des racines enchevêtrées, dans l’esprit des peintures.  Au bord de l’eau et sur l’eau, les pavillons et les terrasses devraient être disséminés au-dessus de la surface de l’étang, les ravins être sinueux et les galeries voler. Ce dessein dépasse l’entendement".
(JI CHENG, YuanyeLe traité du jardin, 1634)


Les travaux Hydrauliques de Versailles de 1663 à 1688



Oui Versailles a organisé le territoire, les avenues allant vers Paris, Marly, Saint-Germain-en Laye le montrent bien. Le quartier des Invalides à Paris, avec la rue de Varenne et ses hôtels particuliers sont en lien direct, par la route de Sèvres,  avec Versailles … Mais … Il me semble qu’il y a une différence importante entre Compiègne et Versailles. Compiègne s’organise vers l’extérieur, Compiègne urbanise... Je dirai que Compiègne est « moderne » j’ajouterai contrairement à Ernest de Ganay  que "la grande leçon" c'est Compiègne et non Versailles qui lui organise vers lui, pour lui… cela n’empêche pas que cela est tout à fait remarquable. A l’image de ce réseau hydraulique qui marque encore un territoire de 50km sur 20km avec étangs, aqueducs, canaux etc. Quasiment une Muraille de Chine d’eau … créé uniquement pour Lui


mercredi 21 mars 2012

A Compiègne maintenant, ça ne vit que par le bourrin ...


Tu vois le bistrot là, "Le Rendez-Vous Des Trotteurs" si jamais je touche le paquet, j’achète ! Y a pas un troquet mieux placé. Tous le monde y va, les jockeys, les entraineurs, même les propriétaires …  Ca ne parle que de bourrins, ca ne vit que par le bourrin… le rêve !

(Claude Zidi, Les Ripoux, 1984)
Patte d'Oie ?

Atlas de la Couronne 1844
La perspective aujourd'hui
IGN 1955, le système et l'hippodrome construit en 1904
  
Et non ! Compiègne ce n'est pas terminé … juste encore un petit mot … petit parce que je ne suis pas très certain de ce que je vais affirmer ci-dessous … il me semble qu'on nous cache des choses à Compiègne … la première chose serait deux Ronds cachés … le premier en bas de rampe, le second à cheval sur la Demi-Lune et le haut du Petit Parc … créant avec les 2 deux autres Ronds de l'allée des Beaumonts une sorte de rythme qui m'échappe un peu … Autre cachotterie, et là si vous voulez mon avis ça relève du complot, le grand domaine de Compiègne ne serait en fait qu'une partie intégrante d'une immense Patte d'Oie englobant un territoire de plus de 400 hectares … Je vous ai affiché une photographie aérienne du domaine de 1955 … on y voit également le fameux hippodrome créé en 1904 … je n'ai rien contre les turfistes, je me fiche royalement des dernières histoires liées à cet hippodrome … j'espère que vous voyez avec moi où se situe le vrai scandale … et si vous voulez un dernier avis … les bourrins,  je les aurais fait courir ailleurs ...

mardi 20 mars 2012

Outil : Le cadastre napoléonien ...


Toute restauration supposée du passé est une création de l'avenir ; et si le passé que l’on cherche à restaurer n’est qu’un rêve, une chose imparfaitement connue, ce n’en est que mieux.
Miguel de Unamuno

"Parc" de l'Hôtel de Monaco
Cadastre napoléonien - 1823
(Actuel Hôtel de Matignon)



J’ai connu mon premier contact avec le cadastre napoléonien lorsque je faisais une recherche sur le parc de l’Hôtel de Matignon dans les années 1990 … et je dois vous avouer que j’ai été bien déçu quand j’ai découvert ça … mais de qui se moque t-on ?  Par la suite, on progresse et on s’aperçoit que cette page blanche n’est pas si blanche … on découvre que parmi ces petits bâtiments, il y a une laiterie, une glacière, une orangerie … et puis, il y a ce qui n’existe plus et ce qui n’existe pas encore … certains cadastres nous donnent énormément au premier coup d’œil, d’autres se dévoilent peu à peu, ils accompagnent nos recherches dévoilant au fur et à mesure qu’on avance une richesse incroyable … 

lundi 19 mars 2012

Quasiment sublime ...


En ce moment, au début du printemps, les jardiniers sont, comme on dit, irrésistiblement attirés dans leurs jardins; à peine ont-ils posé leur cuiller, les voilà au milieu de leurs plates-bandes, pointant leurs postérieurs vers le sublime firmament; ici, ils écrasent dans leurs doigts une poignée de terre, là ils creusent pour placer plus près de quelque racine un précieux morceau de vieux fumier éventé; ici, ils arrachent des mauvaises herbes; là, ils enlèvent un caillou ; maintenant ils ratissent le sol autour des fraisiers et une minute après Ils se pencheront sur quelques plants de salade, le nez contre terre et chatouillant amoureusement une frêle touffe de radicelles. C'est dans cette posture qu'ils jouissent du printemps, tandis qu'au-dessus d'eux le soleil décrit sa révolution glorieuse, tandis que voguent les nuages et que les oiseaux du ciel s'abandonnent à l'amour. Déjà s'ouvrent les bourgeons des cerisiers, les jeunes feuilles se développent avec une aimable sveltesse et les merles crient comme des fous; alors, le véritable jardinier se redresse, s'étire et dit d'un air rêveur: « A l'automne, j'y mettrai beaucoup de fumier et j'ajouterai un petit peu de sable.  
Mais il est un moment où le jardinier se redresse et développe toute sa taille: c'est l'heure de l'après-midi où il procède dans son jardin à la cérémonie de l'arrosage. A ce moment-là, il se tient debout et, quasiment sublime, il dirige le jet d'eau qui sort du bec de la lance d'arrosage: l'eau bruit en tombant comme une douche argentée et sonore. De la terre monte un parfum d'humidité; chaque feuille prend une couleur d'un vert agressif et étincelle d'une joie si appétissante qu'on en mangerait. « Bon, en voilà assez », chuchote le jardinier d'un air de bonheur; et, ce disant, il ne pense pas au cerisier qui écume de bourgeons ni au groseillier pourpre: il pense à la terre grise. Et, au coucher du soleil il dit avec un accent de suprême contentement: « Ah, j'ai bien bûché, aujourd'hui. »
 (Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929)





vendredi 16 mars 2012

A Compiègne ça ne marche pas ...

Quelques souvenances des anciennes salles de verdure subsistent du coté de l’entrée des jardins ; l’on y voit encore quelques belles lignes d’arbres, majestueuses et régulières comme dans les temps classiques
(Ernest de Ganay, Beaux Jardins de France,1950, à propos de Compiègne)



Compiègne IGN 1825


Le Berceau de l'Impératrice

Le territoire de Compiègne

La Demi-Lune, c’est le grand départ vers une forêt de 14 500 hectares, avec des centaines de kilomètres d’avenues, d’allées, de chemins, des centaines de Carrefour en Rond, en Carré, en Étoile etc. Bref, la Demi-Lune est la grande articulation entre le Petit Parc et le Grand Parc, la forêt … La forêt est le grand personnage de cette histoire… Le point de départ de cette forêt ou est-il ? La Demi-Lune (comme je l’affirme plus haut) où de la terrasse du Château ? Dans les livres on raconte qu’il y a une progression allant du château vers la forêt … le coup classique du  peigné vers le sauvage … Il me plait de penser qu’à Compiègne ça ne marche pas. Je pense que le Petit Parc de Compiègne est déjà « La forêt », artificielle certes, mais belle et bien une forêt avec ses allées forestières, ses chemins, sa plaine … et un berceau. Le Berceau de l’Impératrice, cette « tonnelle ombragée» de 2 kilomètres de long plantée de plantes grimpantes qui relie directement le bas de la terrasse à la forêt ne serait-elle pas la confirmation de ce que j’avance ? Pour les non-initiés, elle fût édifiée, en 1811, officiellement pour créer un chemin ombragé jusqu’à la forêt en attendant que les arbres du Petit et Grand Parc parviennent à fournir de l’ombre … Balivernes d’historiens ! Je préfère y voir un passage agissant comme une sorte de "téléportation lente" projetant le voyageur au cœur de la forêt... Pourtant, une chose me gêne dans cette brillante théorie … le Berceau  est un Lieu de passage, une représentation de la Forêt et donc une Idée de la Nature en quelque sorte … et ça, c’est la définition du jardin … Mince !  A vous de voir …

jeudi 15 mars 2012

Brillant Berthault ...


La Demi-Lune à l’extérieur du jardin étant d'un diamètre beaucoup trop grand, détruisait pour cette raison l’harmonie des proportions de tous les détails qui l'entouraient. Je l'ai donc restreinte à toute la largeur de la grille.
(Louis-Martin Berthault au Baron Costaz, 1811)

 

Projet pour le jardin de Compiègne, Louis-Martin Berthault, 1811

Lorsque Louis-Martin Berthault hérite en 1811 du projet de jardin de Compiègne, il intervient sur un projet inachevé de 1755 d'Ange-Jacques Gabriel. (voir Portrait) Le plan ci-dessus est le premier projet de Berthault présenté à l’Empereur Napoléon 1er. Il lui fera retravailler les bosquets réguliers de chaque coté de la rampe dans le style irrégulier …. (à mon avis grosse erreur, mais nous y reviendrons un autre jour) Ici, sur ce plan, c'est la représentation de la Demi-Lune qui m’intéresse. Louis-Matin Berthault l'intègre dans le Petit Parc alors qu'elle se situe hors des murs. (regardez la continuité des bosquets) La Demi-Lune qui est la grande organisatrice du territoire (nous le verrons demain) devient partie intégrante du jardin. Berthault, le grand paysagiste méconnu, nous rappelle ici brillament,  que le jardin est effectivement le centre du territoire …

mercredi 14 mars 2012

Éléments non humains ...


Or, de même que l’incrustation d’une première nature agit sur le statut intérieur du jardin, la place du jardin comme lieu de rassemblement de langages au cœur duquel est logé le pouvoir des métamorphoses d’éléments non humains « agit » sur l’ensemble constitué par la ville et la nature extérieure, en les transformant en paysage.
(Philippe Nys, Le Jardin exploré, 1999)



Micro-paysages, Gérard HAURAY, artiste essayiste


mardi 13 mars 2012

Portrait ...

Il n'y a pas jusqu'à de pauvres Jardiniers qui, quittant la bêche et le rateau, se mêlent de donner des desseins de Jardins où ils n'entendent rien. Ceux qui malheureusement s'adressent à eux sont exposés à faire beaucoup de dépenses pour planter un Jardin de mauvais goût; il ne coûte pas plus certainement d'exécuter un beau dessein, qu'un mauvais: ce sont toujours les mêmes arbres, les mêmes plants, qui ne font un méchant effet que par leur mauvaise disposition.  
Antoine Joseph Dezallier d’Argenville. La Théorie et la pratique du jardinage,1709)




Ange-Jacques Gabriel 1698 - 1782

Premier Architecte du Roi
Le projet pour Compiègne de Ange-Jacques Gabriel 1755, partiellement réalisé

lundi 12 mars 2012

Rond ..Oh Hé Hein Bon !


Ces voies peuvent être dessinées de telle sorte qu’elles se poursuivent au loin dans la campagne, en dehors des limites du parc qu’elles prolongent. Elles seront dirigées vers les points les plus intéressants de la contrée, bois, ferme, belles cultures, prairies, ruisseaux, lacs, rochers, ruines en laissant les parties défectueuses du pays et les détails peu attrayant de l’exploitation agricole.
(Edouard André, Traité général de la composition des Parcs & Jardins, 1879)

Compiègne IGN 1825
Le Grand Rond de Saint-Germain-en-Laye vers 1669

Le Rond Royal de Compiègne superposé à l'échangeur 
entre la Century Fwy et la Grand Army of the Republic Hwy à Los Angeles

Le Rond Royal avec ces 200 mètres de diamètre est surement le plus étonnant après bien sur l’incomparable, le magnifique et l'incompréhensible Grand-Rond du parc de Saint-Germain-en Laye… Le Rond Royal est un carrefour en étoile, il est le grand distributeur de cette organisation apparue au 18e siècle …. Il s’entremêle avec la Patte d’Oie pour mener à la Place d’Arme, il retourne, comme la Patte d'Oie, vers la Demi-Lune puis le Petit Parc, enfin il nous dirige vers le Grand Parc puis la forêt mais aussi vers Paris, vers le grand territoire… C’est un drôle de truc ce Rond Royal, quand on le parcours actuellement, même en voiture, ce n’est pas anodin. On se sent un peu perdu au milieu d’un grand vide, on se dit que c'est un peu surdimensionné … D'ailleurs, quand on regarde l'organisation de la campagne autour de Compiègne sur le plan IGN de 1825, on peut se demander comment les Compiégnois ont réagi en découvrant un tel réseau routier … quasiment comparable (accordez le moi) au fameux "plus grand échangeur du monde" de Los Angeles …
Oh Hé Hein Bon ! incroyable non? ...

vendredi 9 mars 2012

Le jardinier s'égare t-il ? ...


C’était un trait unique du jardin baroque que de prolonger cet axe vers l’extérieur dans la campagne, comme pour englober le deux autres natures dans notre compréhension totale de la troisième nature.
(John Dixon Hunt, L’art du jardin et son histoire, 1996)




N'allez pas croire que je m'égare, que je confonds jardin et urbanisme, allées et avenues … La patte d'oie  est bien une architecture intra muro de jardin qui s'est exportée au delà des murs. Pour preuve la première patte d'oie du territoire aurait vu le jour dans le parc de Villers-Cotterrêt (Lire l'excellent mémoire de Sophie Meyrier - Étude historique du parc de Villers-Cotterêts, Master 2 - Jardins historiques Patrimoine et Paysage 2011) Elle nous apprend que la Patte d'oie daterait d'avant 1552 qui, avouez le, est bien loin dans le temps... Dans ce mémoire est cité l'ingénieur Oudet en 1823 à propos d'une des avenues de la Patte d'oie- il traverse la plaine en delà de la pépinière et va plus loin retrouvé la forêt, où  là l'avenue se trouve continué par le chemin de Compiègne – Si vous allez voir Compiègne passez par Villers-Cotterêts, il est bien fatigué ce pauvre parc mais vous verrez, la patte d'oie est toujours là …


Villers-Cotterêts, IGN 1958







jeudi 8 mars 2012

Journée de la Femme ...

C’est une évidence, le jardinier plait aux femmes ...
(Erik Orsenna, Longtemps, 1999)

Bronzino, Le Christ apparaissant à la Madeleine,1560









mercredi 7 mars 2012

La Patte d'Oie de Compiègne ...


Les jardins de Compiègne, sans être au premier plan de l’histoire de cet art, demeurent fort curieux à visiter, car ils constituent un exemple caractéristique du goût romantique : le "retour à la nature" . Pourtant l’empreinte de Gabriel ne s’est point entièrement effacée.
Ernest de Ganay, Beaux Jardins de France,1950)


La carte IGN 1825 

La Patte d'Oie de Compiègne est intéressante à plus d'un titre ! la première chose qui frappe est sa discrétion. On ne la voit pas … ou presque. Ici, la Patte d'Oie n'est pas dans le prolongement de la façade du château mais perpendiculaire à l'axe de celui-ci. Elle démarre de la place d'Arme dominée par la Terrasse de la Reine. L'autre particularité est l'Allée du Fleuriste qui compose cette Patte d’Oie… elle retourne vers et dans le domaine pour rejoindre le Petit Parc, le Jardin Fleuriste, la Demi-lune et de la le Grand Parc... il y a comme un aller-retour … je ne connais pas d’autre exemple...On a vu que le domaine avait réorganisé la forêt, il faut noter également que ces trois avenues ont organisé la nouvelle ville de Compiègne. Ici le jardin ne subit pas l’urbanisme, il en est le promoteur … Quand même, quel jardin ! Contrairement à ce que dit le très respecté Ernest de Ganay …


La Patte d'Oie 
Vue en oblique IGN 1919
Allée du Fleuriste

mardi 6 mars 2012

Le territoire de Compiègne ...


Versailles, c’est la grande leçon.
(Ernest de Ganay, Beaux Jardins de France,1950)

La Patte d'Oie de Versailles
Difficile de contredire Ernest de Ganay... L'organistaion du territoire à partir de Versailles est magnifique ... j'en parlerai bientôt ... Mais aujour'hui et les quelques jours suivants, je voulais d'abord (et encore) vous parler du "apparament très simple et pourtant très compliqué" domaine de Compiègne... Comment la Patte d'oie, le Rond Royal et la Demi-Lune ont organisé la ville, la forêt, le territoire ... ? 

Compiègne


Compiègne