lundi 15 juillet 2013

Une semaine avec Jean-Henri Fabre ... Le Lilas cassé

Pendant la nuit, il s'était levé un grand vent qui sifflait dans les trous des serrures et grondait dans le canal de la cheminée; quelques volets non retenus par leurs agrafes battaient contre le mur. Jules s'éveilla. Il dormait cependant du calme sommeil du jeune âge, niais un fâcheux pressentiment vint peut-être en rêve lui traverser l'esprit. Jules écouta; il entendit dans le jardin de l'oncle un bruit de feuillage froissé et de branches entrechoquées. « Ah! Mes pois de senteur, se disait-il à lui-même, mes pauvres pois de senteur, en quel état vous trouve¬rai-je demain La ramée qui vous soutient sera couché à terre. Et mes belles capucines qui commençaient à fleurir, et mes touffes de réséda, et mes giroflées toutes jaunes de fleurs! Ah! Mon pauvre petit jardin'. » Il lui fut impossible de se rendormir. Plus jeune que lui de quelques années, Émile n'entendit rien de ce qui se passait dehors. Laissons-le dormir jusqu'a ce qu'un rayon de soleil vienne caresser ses joues roses, et disons un mot des gens de la maison.
L'oncle Paul est Bien dans le village celui de tous qui sait le mieux conduire un jardin. Quand le temps des cerises est venu, on s'arrête émerveillé devant sa rangée de cerisiers, dont les branches luisantes fléchissent sous la charge des fruits. Puis il y a des poires plus grosses que les deux poings, dont la chair sucrée se fond dans la bouche; des pommes parfumées, colorées de rouge sur une moitie, de jaune sur l'autre; des prunes enfarinées d'une fine poussière bleue et qui pour la douceur valent presque le miel; des raisins blancs dont les grains a peau fine laissent voir le jour a travers; des fraises qui vous embaument, des pêches exquises et même des noisettes, si savoureuses Quand elles sont fraiches. Que de belles et bonnes choses il va  dans le jardin de l'oncle Paul ! Il est vrai, personne ne le conteste, que, de tout le village, c'est lui qui sait le mieux conduire un arbre a fruit. Il greffe, il taille mieux que pas un il connait a fond ce qui peut nuire aux arbres et ne manque jamais d'y porter remède de tout son pouvoir. Aussi son jardin est-il cite comme modèle deux lieues a la ronde. II conduit avec le même succès ses blés, ses orges, ses luzernes, ses vignes, ses pommes de terre, car il est très entendu sur tout ce qui a rapport aux travaux des champs. Souvent on vient le consulter sur les choses de l'agriculture, parfois d'assez loin, et c'est toujours avec une parfaite borne qu'il met son savoir au service des autres. En reconnaissance et pour l'honorer, les gens du village lui disent : maitre Paul. Ce savoir, il le doit beaucoup à l’expérience, et beaucoup aux livres, qu'il a de tout temps aimes.
Ses deux neveux sont avec lui, Jules et Emile. Jules, l’ainé, lit couramment; il  écrit même sa page en fin, non sans se barbouiller les doigts d'encre et quelquefois aussi la figure ; tout cela par trop de précipitation, car il sait que, la page faite, il lui sera permis d'aller au jardin arroser le semis d'œillets. Pour prendre patience en disant la leçon, Emile caresse sa toupie dans la poche, sa belle toupie qui ne le quitte guère. Mon Dieu! qu'il est pénible d'écrire sa page, de dire sa leçon quand on a une toupie qui ronfle, un semis d'œillets qui lève. Mais aussi quel affreux malheur pour nous si, devenus grands, nous ne savions écrire ni lire!
Dans le jardin de l’oncle, Emile et Jules ont chacun leur petit carre, cultivent comme bon leur semble. Jardiner est pour eux le plus grand des plaisirs. Quand ils manient la bèche, un peu lourde pour leurs jeunes bras, ils s'échauffent et deviennent rouges comme des pivoines, tant ils mettent de l'entrain au travail. Puis, c'est le tour du râteau ; puis, le tour de l'arrosoir ; puis, on dépote, on transplante, on émonde, on fait des boutures qu'on abrite sous un verre fêlé en guise de cloche, des semis qu'on Ma pas toujours la patience de laisser venir a bien. Depuis avant-hier, Emile a seine six haricots. Il les a déterrés déjà trois fois pour voir si les racines poussent. Ce n'est pas Jules qui aurait commis cette étourderie : il sait trop bien que les graines doivent être laissées en pair dans la terre si l'on veut qu'elles germent.
 L'oncle voit de bon œil ces délassements agricoles, les encourage même par le don de quelques fleurs, de quelques arbustes, persuade qu'il est que ces jeux enfantins tourneront avec Faye en occupations sérieuses. Or, parmi les arbustes donnes
Jules, il faut compter avant tout un magnifique lilas, dont les grappes s'épanouissaient depuis quelques jours. Hier l'arbuste embaumait l’air de ses parfums, les abeilles et les papillons lui faisaient fête : ce matin il git tout de son long a terre, le feuillage flétri, les grappes de fleurs fanées. Les pressentiments du pauvre enfant ne se sont que trop réalisés. Le petit jardin a été bouleverse par le vent, la ramée des pois de senteur est dispersée, et, pour comble de malheur, le lilas est cassé. On pleurerait pour moins. Jules accourut vers l'oncle les yeux gonflés de pleurs; Emile le suivait, prenant part a sa peine. (A suivre mercredi)

(Jean-Henri Fabre, Les Ravageurs, 1870)




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