lundi 2 juillet 2012

Juillet ...

D'après le canon des jardiniers, c'est en juillet que l'on greffe les roses. Cela se passe d'ordinaire de la façon que je vais dire: on prépare un églantier ou un sauvageon que l'on veut greffer, puis une grande quantité de raphia et enfin un couteau de jardinier ou greffoir. lorsque tout est prêt, le jardinier éprouve le fil de son greffoir sur la face interne de son pouce; si le greffoir est convenablement aiguisé, il mord dans la chair et y laisse une petite plaie béante et saignante. Cette plaie se panse à l'aide de quelques mètres de gaze, ce qui fait pousser sur le doigt un bourgeon assez gros et plein. Voilà ce qu'on appelle la greffe des roses. Si on n'a pas d’églantier sous la main, on peut se faire l'entaille dans le pouce ci-dessus mentionnée dans une autre circonstance, Comme, par exemple, en coupant des rejets ou des tiges de fleurs fanées, ou en taillant les arbustes, etc. … Après avoir ainsi greffé les roses, le jardinier s'aperçoit qu'il devrait bien bêcher un peu dans ses plates-bandes la terre trop tassée. Cette opération se fait environ une demi-douzaine de fois par an et chaque fois le jardinier extrait de terre une incroyable quantité de pierres et autres saletés. Il est évident que ces pierres naissent de quelques semences ou oeufs, ou bien qu'elles montent sans cesse du centre mystérieux du globe; peut-être sont-elles la sueur de la terre. La terre de jardin ou de culture, appelée aussi humus ou terre meuble, se compose d'une manière générale de certains ingrédients qui sont: la terre, le fumier, les feuilles pourries, la tourbe, les pierres, les tessons de verres à bière, les plats cassés, les clous, les fils de fer, les os, les flèches hussites, le papier d'étain des tablettes de chocolat, les tuiles, les vieux sous, les vieilles pipes, le verre de vitres, les glaces, les vieilles étiquettes de plantes, les ustensiles de fer blanc, les ficelles, les boutons, les semelles, les excréments de chiens, le charbon, les anses de pot, les cuvettes, les serviettes, les bouteilles, les traverses, les bocaux, les boucles, les fers à cheval, les boîtes de conserves vides, les morceaux de journaux et d'innombrables autres composants que le jardinier surpris récupère chaque fois qu'il bêche ses plates-bandes. Peut-être qu'un jour il déterrera sous ses tulipes un poêle américain, le tombeau d'Attila ou les livres Sibyllins : dans la terre de culture, on trouve de tout. Mais le principal souci du jardinier en juillet, c'est évidemment l'arrosage du jardin. S'il arrose avec un arrosoir, il compte les arrosoirs comme un automobiliste les kilomètres: « Ouf, proclame-t-il avec l'orgueil de quelqu'un qui vient de battre un record, j'ai fait aujourd'hui mes quarante-cinq arrosoirs. » Si vous saviez quel plaisir on éprouve, lorsque l'eau fraîche ruisselle et murmure sur la terre desséchée; lorsque, sur le soir, fleurs et feuilles scintillent sous la douche que leur administre une main zélée; lorsque ensuite le jardin tout entier respire à l'aise comme respire le voyageur altéré : « Ah, ah, dit le voyageur, en essuyant l'écume de la bière restée sur ses moustaches, quelle soif j'avais, bon Dieu! Patronne, encore un verre. » Et. le jardinier court chercher encore un arrosoir pour cette soif de juillet. Avec une prise d'eau et une lance d'arrosage on peut arroser plus rapidement et, pour ainsi dire, en série: en un temps relativement court, nous éclabousserons, non seulement les plates-bandes, mais aussi le gazon, la famille du voisin qui est en train de goûter, les passants dans la rue, l'intérieur de notre maison, tous les membres de notre famille et surtout nous- même. Le jet d'une lance d'arrosage a un effet formidable, presque comparable à celui d'une mitrailleuse; on peut s'en servir pour creuser un trou dans la terre en un instant, pour briser les plantes et pour arracher aux arbres leur feuillage. Vous pouvez vous rafraîchir d'une façon idéale, en dirigeant le jet de votre lance contre le vent: c'est de la véritable hydrothérapie, tant cela vous pénètre. La lance d'arrosage a de plus la manie particulière de se trouer quelque part vers le milieu, à l'endroit que vous soupçonnez le moins; et alors vous vous tenez comme un dieu des ondes au milieu de rayons jaillissants, un long serpent d'eau enroulé à vos pieds: c'est un spectacle saisissant. Ensuite, lorsque vous êtes trempé jusqu'aux os, vous déclarez avec contentement que le jardin en a assez et vous allez vous sécher. Pendant ce temps votre jardin a fait « ouf », a avalé d'une gorgée vos jets d'eau sans sourciller et le voilà de nouveau sec et assoiffé comme avant.

(Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929)

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