lundi 16 février 2015

L'Hermenault ...

Pour se servir de ces eaux-ci, la considération de leur situation est pour un préalable, très-requise, afin de prendre avis sur leur conduicte, présupposé que soyés asseuré de leur valeur. Car d'attirer à soi des eaux mal-saines, ou infructueuses, ne doit entrer en l'entendement d'aucun. De parler ici des eaux navigables, n'est aussi mon intention, estant ce la Nature elle-mesme qui seule ordonne sur telles matières. Ou ce seroit que pour l'abondance d'eau, la prenant en quelque bonne rivière, et par la facilité du chemin, on fut incité d'en faire le canal tant ample, qu'il suffit à recevoir des bateaux pour la débite des fruicts de la maison; à l'exemple des petites rivières de Lion, d'Esteinpes, et autres, qui se deschargent dans la Seine au-dessus de Paris.
De ces trois sortes d'eaux, la plus souhaittable est celle de fontaine, à la-quelle, seule, nous-nous arresterons, si son abondance fournit à toutes nos nécessités, pour la conduire diversement selon la diversité de ses services. C'est assavoir, partie en tuiaux clos, pour le boire ordinaire, afin d'estre nette et fresche, et partie en canal ouvert pour les moulins, arrousemens , fourniture d'estangs et semblables services. Mais si pour son impuissance, la fontaine ne peut faire que nous abbruver, et arrouser quelque peu les jardins : et elle et le ruisseau, ou son défaut la rivière, seront employés, afin d'arrouser en grand volume, et faire moudre les moulins. Or d'autant que pour la conduicte de toutes eaux, soit à couvert, soit à descouvert, le chemin doit estre préparé avec artifice requis, sera en cest endroit donnée l'addresse de faire le canal ouvert, dont l'on se sert généralement en toute sorte d'aqueducts : en attendant qu'ayant mis en évidence les fontaines sous - terraines, avec les autres soyent conduictes en tuiaux clos, ainsi qu'il appartient, et sera ci-après enseigné.
La première oeuvre, sera la remarque du lieu de la prinse de l'eau, pour la faire la plus près de vous que pourrés, à ce que moins en conste la fabrique et l'entretenement, que plus court en sera le chemin. Si le naturel de l'assiete vous contraint de prendre l'eau hors de vostre terre, acquerrés du seigneur de fief vostre voisin, le tiltre de telle faculté, par les plus asseurés moyens que treuverés par conseil : afin que sans destourbier, puissiés venir à bout de vostre entreprillse, et que pour l'avenir, muni de bon droict, jouissiés paisiblement de vostre labeur, sans crainte de l'envie, qui communément accompaigne ceux qui font bien leurs affaires. Ce fondement posé , le chemin que vostre eau a à tenir, sera finement nivelé avec le grand niveau, lui donnant tant de pente qu'il sera possible, pour vistement la faire descendre où désirés, selon qu'il est requis. Cela sera aisé, si le naturel favorise l'oeuvre: mais n'ayant à choisir de place pour la prinse de l'eau, mesnageant son chemin, la prendrés en endroit d'où justement elle puisse couler ès lieux destinés. Et moyennant que le plomb du niveau pende tant soit peu, ne doubtés que l'eau n'aille par le canal ainsi préparé. Ceci est considérable, que tant plus grande abondance d'eau y a-il, plus viste va-elle, voire ne s'arrestera nullement, bien-que le chemin n'eust aucune pente, parce qu'une eau pousse l'autre avec violence. Pour laquelle cause, plus de liberté a-on de conduire une grande, qu'une petite eau, ceste-là, allant en canal peu ou prou pendant: mais ceste-ci, ne peut découler que par chemin ayant raisonnable pente. Aussi sont à noter la largeur et la profondeur du canal, pour les mesurer, par l'eau, et par le chemin: afin que selon la grandeur ou petitesse de l'eau, grande ou petite pente du lieu, le canal se face large ou estroict, et de mesme profond. Encores que l'eau soit abondante, si elle est en lieu fort pendant, estroict canal suffira pour sa contenue: et au contraire, une petite eau estant en endroit peu pendant, requiert d'avoir le canal fort large. A la résolution de cest avis, aidera beaucoup l'imagination du service que désirons tirer de nostre eau. Car si ce sont grandes estendues de prairies ou autres terroirs, qu'en désirons arrouser: si la voulons employer en moulins de remarque: ou à la furnitnre de grands estangs , son abondance, pouvant satisfaire à ces choses, plus large et plus profond en faudra tenir le canal , que pour rnesnages de moindre importance. Qui sera pour toute mesure, dont à l'oeil, nostre père-de-famille ordonnera, par son bon sens : mettant en conte les engraissemens que charrie l'eau en temps de pluie, procédans des laveures des champs labourés, et fumés, pour n'en perdre aucuns, ains afin de les recevoir tous, faire que le canal, pour mince que soit l'eau, demeure plustost trop grand, que trop petit.
Se doit estudier, le père-de-famille, à profitablement disposer cest ouvrage, à ce qu'avec peu de despence il s'entretienne, et que non-sujet à fréquente ruine, se conserve longuement en bon estat. La prinse de l'eau en est le plus difficile article, ayant à résister à l'impétuosité des eaux, dont souventes-fois avient, qu'elle est emportée par les ravines des pluies. Si avés de reste de niveau, c'est à dire, si pouvés prendre l'eau tant hautement qu'il vous plaira, et que le lieu soit rocher, pourveoirés à ceci dès le commencement: car il ne faut que creuser la prinse de l'eau dès le rocher pour la faire de perpétuelle durée: où parti de là, n'y aura autre chose à réparer, que d'en oster le gravier et terrain qui en bouchent l'entrée, quand les eaux s'engrossissent par les pluies. Et encores que pour sa durté, le rocher couste beaucoup à tailler, si est-ce que le non-refaire rendra l'œuvre à bon marché: et causera davantage grand repos, n'estant à tous coups en pensement d'y remettre la main; comme il avient à toutes autres prinses d'eau, ausquelles y a tous-jours de la besongne, et souventes-fois, est-on contraint à les réédifier de nouveau.
S'il escheoit que pour la bassesse du lieu, il falle hausser la prinse, afin de rarnonter l'eau la jettant dans le canal, la chose se fera à profit, pourveu que le fonds soit rocher: dans lequel fourrera-on droictement des gros bois, qui portans des pièces traversantes, front la prinse de l'eau. Telle prinse durera longuement, non plus toutes-fois que le requiert la qualité de la matière, qui sujette à pourriture, à la longue se consume: et quelques-fois ne pouvant souffrir l'impétuosité des eaux, par icelles est le tout renversé.
Moins encores durent les prinses d'eau, quand, par faute de rocher, ne peuvent estre fondées que sur le sablon, ou gra¬vois, où l'on fourre des pilotis, y entre¬lardant des pièces traversantes attachées avec crampons de fer et grosses chevilles, car par l'insolidité du fondement, et violence des eaux, l'artifice se déserte dans quelque temps.
D'autres, avec moins de mystère, oeuvrent en cest endroit, ne se servans que de la pierre, dont ils composent leurs prinses en l'eau, avec un peu de terre qu'ils y adjoustent au-dessus: mais c'est parla faveur du lieu, qui continuellement leur fournit nouvelle matière. Et si bien telles prinses ne coustent guières, aussi leur durée est très-petite, se ruinans presques du tout à chaque fois que les eaux s'en-grossissent. Ainsi void-on qu'il n'y a que le seul rocher, qui résiste contre ic temps et les eaux, pour estre de durée requise.
Quant au canal, il est certain que le taillé dans le rocher, surpasse tous autres, et pour la durée, et pour la conservation de l'eau, la gardant de se perdre en chemin: mais cela n'est à souhaitter pour la longueur de l'ouvrage, causant trop grande despence en sa fabrique. Par-quoi, suffira de le faire passer en terre solide , plustost argilleuse que sablonneuse, ceste-là ne consumant tant d'eau que ceste-ci. Et pourveu que le canal soit de bonne profondeur, ne doublés de son service : à la charge aussi, d'estre tenu net, sans souffrir que par négligence il se comble, comme à la longue de soi-mesme il feroit, si quelques-lois l'année, il n'estoit curé. Avenant qu'en chemin se rencontrent des vallons et enfoncemens par où passent des torrens: afin que leurs eaux ne desrompent vostre canal, ou le comblent, quand avec violence elles descendent des montaignes emportans de la terre, faudra, remédiant à tels maux, bastir des ponts de maçonnerie à travers iceux vallons, pourporter vostre eau claire et nette : passant cependant dessous les ponts, celle des torrens. Ou au contraire, si mieux l'aimés, le lieu s'y accommodant, ferés des ponts à travers vostre canal, pour recevoir l'eau des torrens et la rejetter en hors : ainsi sans destourbier vostre eau fera son chemin. Si pour quelque graisse que les eaux des torrens pourront charrier en temps de pluie elles se rendent recommendables, comme cela avient passans par quelques bons labourages, ne mesnagerés que bien, de les profiter en les assemblans avec celle de vostre canal. Mais en ceci irés retenu, afin de leur donner entrée dans vostre canal, avec ce jusques-où, qu'elles n'y puissent nuire ne rien dégaster.

(Olivier de Serres, Théâtre d'agriculture et mesnage des champs  - Chapitre II
Les grosses Fontaines. Ruisseaux et Rivières, ou Eaux sus-terraines et manjfestes, et leur conduicte par canaux ouverts 1600 )
L'Hermenault - L'organisation de l'eau 

L'Hermenault -Le canal
L'Hermenault - Le moulin et une sorte de piscine circulaire bizarre servant également de pédiluve
L'Hermenault - La peupleraie le long du canal 
L'Hermenault - Le logis, la tour médiévale, les terrasses et le mur du jardin clos
L'Hermenault - Détail du mur
L'Hermenault - Les Platanes
Après le domaine des Riceys-le-Bas, je visite maintenant le domaine de L'Hermenault... Je vis dangereusement ... mon coeur fragile ne peut supporter autant d'émotion en si peu de temps  ...
L'Hermenault c'est toute la poésie d'Olivier de Serre, c'est du vieux français, de la technique ancienne... Je vais vous épargner les superlatifs ... Le domaine de L'Hermenault est un haut lieu de culture, il fait partie de ces grands jardins, de ces vielles organisations économiques où l'homme aménageait le territoire pour survivre, mieux vivre ... 
La loi sur la continuité écologique des cours d'eau menace l'organisation hydraulique de L'Hermenault ... Cette loi promulguée pour mieux vivre est une très bonne loi. Je suis pour cette loi ... Mais de temps en temps, son application me rend perplexe  ...  Pourquoi est-il urgent de s'attaquer à ces organisations en place depuis plusieurs siècles ???  Le nombre d'ouvrage à effacer en France pour assurer la continuité écologique des cours d'eau est estimé à 60 000 ... Peut être ne suis-je qu'un has been défenseur du patrimoine mais je doute très sérieusement que de conserver les quelques centaines ouvrages hydrauliques témoignant de l'histoire des hommes soit contraire ou néfaste à l'application de cette loi ... A moins que ce mieux vivre ne concerne plus l'homme et sa culture ... Possible ...

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