lundi 15 avril 2013

Bourgeons ...

Aujourd'hui, 30 mars, à 10 heures du matin, la première fleur de forsythia s'est ouverte derrière mon dos. Durant trois jours j'ai surveillé son plus beau bourgeon, semblable à une petite cosse dorée, pour ne pas manquer cet instant historique ; la chose s'est passée tandis que j'interrogeais le ciel pour savoir s'il allait pleuvoir. Dès demain les tiges de forsythia seront toutes parsemées de petites étoiles d'or. Cela ne se peut retenir. Mais bien sûr ce sont les lilas qui se sont dépêchés le plus; avant qu'on s'en méfie, les voilà recouverts de petites feuilles tendres et frêles ; les lilas, savez-vous, il est impossible de les surveiller ; le groseillier doré développe lui aussi ses feuilles dentelées et bourgeonnantes, mais tous les autres arbustes et arbrisseaux attendent encore l'ordre d'aller de l'avant, qu’ils reçoivent de la terre ou du ciel ; à ce moment-là, tous les bourgeons s'ouvriront ; et voilà.
Le bourgeonnement appartient aux phénomènes que nous autres, hommes, appelons « marche naturelle »; et en effet le bourgeonnement est une véritable marche. La décomposition est aussi une « marche naturelle », mais elle ne nous fait pas le moins du monde penser a une jolie marche musicale. Je ne voudrais pas composer le moindre tempo di marcia pour la marche de la décomposition. Mais, si j'étais musicien, j'écrirais « la marche des bourgeons ». On entendrait d'abord la marche légère des bataillons de lilas, puis les pelotons de groseilliers se mettraient en route; au beau milieu on verrait arriver l'épaisse cohue des bourgeons de poiriers et de pommier tandis que l'herbe jeune bruirait et balbutierait sur toutes les cordes qu'il serait possible de faire vibrer. Et, aux sons de cet orchestral accompagnement, on verrait défiler des régiments de bourgeons disciplines, marchant sans perdre haleine toujours de l'avant, comme un seul homme, suivant l'expression militaire. Un, deux, un, deux ; mon Dieu, quel beau défilé!
On dit qu'au printemps la nature verdoie; ce n'est pas absolument vrai, car elle se pare aussi de bourgeons roses et écarlates. Il y a des bourgeons d'un pourpre foncé et d'un rouge brutal; d'autres sont gris et gluants comme la poix; d'autres sont blanchâtres comme le feutre qui recouvre le ventre d'une hase, mais il y en a aussi qui sont violets et fauves ou sombres comme du vieux cuir. Quelques-uns laissent percer de petites pointes, d'autres ressemblent a des doigts ou a des langues et d'autres encore rappellent des verrues. Les uns s'enflent, deviennent charnus, se couvrent de duvet et sont trapus comme de jeunes chiens; d'autres s'allongent en une pointe mince et raide; d'autres poussent des queues hérissées et fragiles. Croyez-moi, les bourgeons sont aussi étranges et aussi divers que les feuilles ou les fleurs. On n'a jamais fini de découvrir les différences qui les séparent. Mais, pour les trouver, il faut que vous choisissiez un petit bout de terrain. Si vous allez à pied jusqu'a Bénésov, vous connaitrez du printemps beaucoup moins de choses qu'en vous accroupissant dans votre jardin. Il faut vous arrêter et alors vous verrez les lèvres entr'ouvertes et les regards furtifs, les doigts mignons et les armes levées a bout de bras, la fragilité du nouveau-né et l'élan agressif de la volonté de vivre; et c'est alors que vous entendrez gronder tout has la marche-des bourgeons ».
Voila; tandis que j'écrivais ceci, le signal, semble-t-il, a été donne; les bourgeons, qui, ce matin encore, étaient entortilles dans leurs langes, ont donne naissance a de petites pointes de feuilles, les tiges de forsythia rayonnent d'étoiles d'or, les plis gonfles des bourgeons de poiriers se sont tendus et sur la pointe de je ne sais quels petits boutons étincellent des yeux jaunes et verts. Les écailles résineuses ont livre passage a une jeune verdure, les gros boutons ont perce et il en sort un filigrane de coches et de plis. N'aie pas peur, petite feuille vermillon ; ouvre-toi, éventail replié ; étire-toi, dormeur couvert de duvet; l'ordre de marche vient d'être donne. Eclatez, préludes de cette marche non écrite. Brillez au soleil, cuivres dores, retentissez, tympanons, jouez, flutes, répandez votre pluie d'harmonie, innombrables violons, car le jardin calme, gris et vert, s'est mis victorieusement en marche.
 (Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929)


Kazuo Iwamura, le pique-nique de la famille souris, 1986


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